Dans quel monde vivez-vous ?

Lena Bùi
Thresholds of motion I: Chaos to Order

Quelques exemples pour commencer :

  • Vous vivez en France, vous roulez à droite ou à gauche ?
  • Votre disjoncteur saute dès que vous lancez une machine de linge et que vous démarrez votre four, que faites-vous pour régler le problème ?
  • Vous êtes dans un kayak sur une rivière inconnue, quel est votre plan pour arriver en bas du parcours le plus vite possible et, évidemment, indemne.
  • Vous abandonnez toutes les règles, les contraintes habituelles. Les guides et les manuels habituelles ne fonctionnent plus. Il n’y a aucun lien entre les causes et les effets. Le 11 Septembre 2001. La situation des premières semaines vécues à l’arrivée du covid-19. Comment gérer ces situations ?

Ces quatres exemples nécessitent une prise de décision et vous vous rendez compte que la manière de prendre une décision est différente dans tous les cas, pourquoi ? Parceque dans chacun des cas, nous nous trouvons dans un système avec des propriétés différentes et nécessite une réaction adaptée.

C’est là qu’entre en jeu le framework Cynefin.

Prise de décision plutôt que catégorisation

Le framework Cynefin propose d’identifier la situation dans laquelle nous nous trouvons pour en déterminer un mode de prise de décision adaptée.

Dave Snowden, son créateur, précise que le framework n’est pas une matrice 2×2 classique de catégorisation comme celle d’Heisenower , SWOT, etc.

Pour justifier cette différenciation, il explique que les matrices traditionnelles sont très bien adaptées à des situations connues et donc à l’exploitation rapide de données, il suffit de mettre des données dans les cases pour décider : le framework précède les données.

Cynefin est adapté à l’exploration de données et aux changements de situation : le framework émerge des données.

Comment fonctionne le framework ?

Le framework est construit en partant du principe qu’il existe trois types de système : les systèmes ordonnés, complexes et chaotiques.

Les systèmes ordonnés sont eux aussi divisés en deux : les systèmes évidents/ simples et les compliqués. Dans ces systèmes les causes et les effets sont connus ou peuvent être découverts.

Il existe une dernière zone, centrale, appelée désordre.

Il n’y a pas de bonne case dans ce framework. Chaque zone possède ses contraintes, ses propriétés et son mode de prise de décision qu’il faut comprendre pour que le framework soit utilisable.

Système évident

Le système simple/évident est un système ordonné et contraint. Ce qui signifie que toute les causes connues aboutissent aux mêmes effets connues. Tout est prédictible, tout est évident.

Dans ce système, le mode de prise de décision est Sentir – Catégoriser – Répondre. Nous sommes dans le mode des Best Practices, de la bureaucratie, des processus, des standards. Tout le monde agit de la même manière.

Système compliqué

Dans les systèmes compliqué, le lien entre la cause et l’effet existe mais il n’est pas évident. Il y aura donc plusieurs chemins possibles et chacun de ces chemin peut être correct.

Nous sommes dans le domaine des experts, du rationnel et de l’analytique. Il faut avoir toute la connaissance et la maitriser pour obtenir la bonne décision. Ce sont les bonnes pratiques qui gagnent et le mode de prise de décision est Sentir – Analyser – Répondre : rechercher les faits, analyser les données et appliquer la bonne pratiques opérationnelles la plus adaptée.

Même si le lien entre cause et effet n’est pas évident, lorsque l’on apporte la même solution à au problème, nous obtiendrons le même résultat.

Les métiers qui se sentent bien dans ce contexte sont les ingénieurs, les chirurgiens, les analystes, les avocats, bref les experts 🙂

Système complexe

Dans les systèmes complexes, la relation de causalité n’est connue que rétrospectivement et n’est pas répétable : des petites choses peuvent provoquer des résultats radicalement différents. C’est pourquoi pour déterminer des pistes de compréhension en système complexe nous allons favoriser la prise d’initiatives et la multiplications des expérimentations safe-to-fail et laisser le temps à la solution d’émerger d’elle-même.

Les résultats sont émergents et imprévisibles. L’imposition de solutions ou de plan d’actions ne fonctionne pas. Le mode de prise de décision est Sonder – Sentir – Répondre. Le résultat est l’émergence de nouvelles pratiques ou d’une combinaison de pratiques existantes.

Un problème complexe se résout par l’essai, l’expérimentation et en observant le résultat : si l’expérience est concluante, nous l’amplifierons (on renforce les contraintes), si l’expérience est un échec, nous la réduirons (on réduit la contrainte) pour faire apparaitre d’autres patterns.

Système chaotique

Dans les systèmes chaotiques, il n’y a plus de contraintes, plus de liens de cause à effet car tout change constamment.

Dans ces conditions, il est inutile de réfléchir ou de chercher des modèles, il faut agir pour obtenir l’émergence de schéma et pouvoir rétablir un ordre, une opportunité. Il s’agit généralement des situations non-désirées : crises, cygnes noirs et parfois désirées : condition d’innovation.

Le mode de prise de décision est Agir – Sentir – Répondre. Agir rapidement pour stabiliser une situation. Le résultat sera forcément une pratique nouvelle, une solution innovante.

Désordre

Le framework Cynefin identifie une zone de désordre qui correspond à une situation où nous ne savons pas dire dans quel type de système nous sommes.

C’est généralement le cas le plus courant 🙂

Lorsque nous nous trouvons dans le désordre, nous avons tendance à utiliser notre propre mode de prise de décision préféré en pensant, à tort, qu’il est celui qui est le plus adapté à toutes les situations.

Tomber du simple au chaos

Enfin le framework possède une particularité : la délimitation entre zone simple et zone chaotique est une falaise (au sens métaphorique, évidemment :p ) rendant le passage de l’un à l’autre irrémédiable et le retour impossible.

Le passage d’une zone à l’autre du framework suit la logique de l’aiguille d’une montre. Nous passons d’une situation chaotique, à complexe, à compliqué puis potentiellement simple. L’inverse peut être vrai également dans le cas où une situation

Dernière explication du framework : il faut être très PRUDENT avec les systèmes simples. Ils ont tendance à nous garder dans nos croyances, à nous laisser penser que les choses sont immuables, connues et que l’on pourra résoudre tous les problèmes qui se présentent à nous. Être dans l’autosatisfaction. Ce sont des systèmes très vulnérables aux changements rapides.
Si nous n’y sommes pas attentifs, nous glissons doucement mais surement vers la falaise qui nous sépare de la zone du chaos. En dernier lieu, un petit évènement pourra nous faire basculer d’un système simple au chaos, à la crise, avec ses conséquences.

Snowden préconise qu’une organisation maintienne ses systèmes dans le domaine du compliqué et du complexe et de conserver une infime partie de ses systèmes dans le domaine du simple.

Cynefin et les organisations

Maintenant que l’on sait tout ça, reprenez les exemples donnés en début d’article. Dans quel système se trouve chaque exemple ?

Savoir quelle est la manière la plus efficace de réagir selon le contexte évite de perdre de l’énergie inutilement pour focaliser l’attention sur la manière de solutionner les problèmes de vos organisations.

Un autre point de vue intéressant avec ce framework concerne les initiatives de transformation des organisations. Se transformer c’est transformer les pratiques, les modèles internes à l’organisation. C’est donc abandonner les systèmes ordonnés (simples et compliqués) pour favoriser le fonctionnement en système complexes, voire chaotiques.
Partant de là, se transformer c’est donc enlever les contraintes du système existant, c’est laisser les personnes interagir pour expérimenter de manière sécurisée et découvrir de nouveaux modèles, des nouvelles pratiques, bref de la nouveauté adaptée à l’environnement dans lequel de système se trouve.

Est-ce de cette manière que votre transformation se déroule ? Comment favorisez-vous l’expérimentation ? Quelles sont les contraintes que vous enlevez et qui rigidifiait votre système ? Quelles sont les découvertes résultant de vos expérimentations ? Vos experts se sentent comment dans cette transformation ?

Ces quelques questions devraient vous aider à savoir si vous être vraiment dans une phase de transformation ou s’il s’agit d’un vernis appliqué à votre système compliqué et simple 🙂

Finissons avec cette magnifique video de Maxime Causeret et Max Cooper qui exprime parfaitement ce lien intime et parfois contradictoire entre l’ordre et le chaos

et voici quelques références sur le sujet :

 

Nous sommes tous agiles par nature

Ce point de vue, écrit en 2018 devait servir dans une communication d’entreprise. Je l’ai repris et un peu adapté pour être publié ici.
Il est toujours d’actualité.

Au cours de notre vie, nous ne cessons de nous adapter à un environnement extrêmement changeant et inconnu. Sans nous en rendre compte, nous faisons preuve d’agilité à chaque instant.

L’agilité c’est la vie

Imaginez, vous vous rendez chez vos amis ce soir. Vous prenez votre véhicule pour vous y rendre. Vous connaissez le chemin et comptez réaliser le chemin en 34 minutes. C’est le temps que vous mettez d’habitude.

Et là, pas de chance vous tombez en plein bouchon : un accident à 300m, la route est bouchée, vous roulez au pas.

Vous vous rendez compte qu’il y a des rues adjacentes, elles ont l’air moins chargées ouf ! bonne décision vous limitez votre retard chez vos amis.

A quelques encablures, vous sentez que quelque chose n’est pas normal. Vous avez oubliez chez vous le bouquet de fleurs que vous vouliez offrir à vos amis !!
Plusieurs possibilités s’offrent à vous : retourner chez vous (gloups les bouchons), ou trouver un fleuriste ouvert dans le coin. Un coup de recherche géolocalisée et hop un fleuriste pas trop loin qui ne vous fait pas perdre trop de temps.

Finalement vous arrivez chez vos amis avec votre présent, vous remarquez le retard que vous n’aviez pas prévu. Vous vous dites que les prochaines fois vous partirez un peu plus tôt afin de prendre en compte ces aléas.

Autre exemple – un objectif à bien plus long terme – celui d’élever un enfant. Évidemment les enfants ne sont jamais livrés avec un mode d’emploi : qui peut dire qu’il savait à l’avance comment élever son enfant et ce qu’il va devenir à l’âge de 20 ans ?

En tant que parents nous nous efforçons de fournir le meilleur cadre possible, faire les meilleurs choix possibles et nous savons aussi que nous faisons des erreurs. C’est inévitable.

Nous ne pouvons pas prédire l’avenir, alors nous expérimentons.

Nous faisons des hypothèses, nous prenons des décisions et avançons à petits pas, en réajustant en permanence nos comportements pour atteindre nos objectifs de vie. Nous apprenons de façon empirique.

Par nature, nous sommes tous agiles.

A l’origine, pour le développement logiciel

C’est cela l’agilité : expérimenter, apprendre en continu, s’adapter.

D’ailleurs, le Manifeste agile et les mouvements plus récents comme Heart of Agile, Agnostic Agile ou Modern Agile ne disent pas autre chose.

Rédigé Outre-Atlantique en 2001, par un collectif de 17 experts des systèmes informatiques, le Manifeste Agile explique que ses auteurs ont découvert que certaines choses marchaient mieux que d’autres en observant comment ils développaient et comment ils aident les autres à développer : empirisme, collaboration, pragmatisme avant tout.

Lorsqu’il est appliqué au développement logiciel, l’agilité s’associe fortement à la satisfaction des utilisateurs et clients des logiciels, à la notion d’apport de valeur, à la collaboration au-delà des silos des entreprises et à la qualité logiciel.

En conséquence de cela, l’agilité nous force à une compréhension différente d’un développement logiciel :

  • Nous cherchons à obtenir un bénéfice que l’on peut mesurer plutôt que d’obtenir un ensemble de fonctionnalités.
  • Nous acceptons que les seules personnes qui peuvent savoir si le logiciel est adapté sont ceux qui l’utilisent. Nous acceptons qu’il nous faut obtenir ce feedback régulièrement via des périodes de temps courtes, des itérations.
  • Nous comprenons aussi qu’à partir d’un objectif clairement défini, les meilleures personnes pour prendre des décisions pour construire un logiciel sont ceux qui le font.
  • Et enfin nous comprenons qu’il est illusoire de prévoir ce qui se passera dans le futur au-delà d’un ou deux mois : ce sera faux, acceptons-le.

Ces quatre points peuvent facilement être calqués à d’autres domaines que le logiciel vous ne trouvez pas ?

Et l’agilité en entreprise alors ?

L’agilité, c’est avant tout un état d’esprit qui autorise plutôt qu’il n’interdit, qui va ensuite s’associer à un ensemble de pratiques qui vont permettre d’avancer et de progresser sur des bases solides.

Et si nous sommes agiles au quotidien, une fois que nous sommes au bureau, étrangement, nous oublions d’être agiles. Ou plutôt, nous étouffons cet instinct, pour nous conformer aux process imposés par l’entreprise. Nous acceptons des contraintes très importantes, en termes d’organisation notamment, qui vont à l’encontre de ce que nous dit la vie.

Les entreprises sont figées ; et bien sûr, elles ne se sclérosent pas par plaisir, mais par crainte, par prudence, pour tenter de réduire des risques.

On bloque les process qui fonctionnent à peu près, pour se rassurer ; et pourtant le monde est de plus en plus réactif, connecté, incertain. Nous, en tant qu’espèce humaine, sommes toujours vivants grâce à notre capacité d’adaptation. Si l’entreprise ne s’adapte pas mieux, et plus vite, elle mourra en essayant de se protéger.

Vers des organisations vivantes

A tous les niveaux, la vie c’est l’adaptation, le mouvement et aussi l’acceptation d’une fragilité.

Notre corps est constitué d’un amas de cellules qui ont décidé aux cours des millénaires que l’organisation adaptée à aujourd’hui est celle que nous connaissons. Chacune d’elles a besoin des autres cellules pour survivre à son écosystème et elles s’entre-aident dans ce but. Certaines meurent, certaines vivent, certaines s’adaptent dans un seul but : la survie du corps sans quoi toutes les cellules meurent.

Les entreprises ne sont pas différentes : ce sont des organisations qui cherche à survivre à leur écosystème. Actuellement nous pensons que la meilleure organisation est hiérarchique, avec un processus de décisions top-down.

Et ça ne marche plus.

Il est temps de voir les organisations comme des choses vivantes, dont les décisions sont prises au niveau le plus opérationnelle possible et qui participent à un but commun et connu de tous.

Ces nouvelles organisations qui sont nativement de cette nature sont déjà en train de pousser et de grandir.

Elles vous concurrenceront bientôt, puis feront mourir votre propre organisation.

Posez-vous ces questions : quel est le but de votre organisation ? Est-il connu et partagé de tous ? Est-ce que les décisions que vous prenez ou que vos managers prennent sont intentionnellement orientées pour atteindre ce but ?